dimanche 10 juin 2007

"Caricatures de Mahomet" et liberté d'expression : quand l'esprit critique met les voiles



Illustration de ce que je disais dans un billet précédent à propos d'AgoraVox : si vous estimez que votre point de vue n'est pas suffisamment défendu, ou lorsque vous pensez avoir des idées à faire valoir, lancez vous.

Il y a quelques mois, j'ai posté mon premier article sur AgoraVox. Un genre de baptême du feu. J'aurai sans doute pu écrire un article consensuel sur un sujet bateau. Mais c'était quand même beaucoup plus drôle de pondre un article polémique sur un sujet polémique : les dessins qu'on a appelés "caricatures" de Mahomet.
Sujet polémique, parce que c'est un sujet sur lequel les positions sont très tranchées. On est donc sommés de choisir son camp : soit on est soit du coté de Charlie Hebdo, soit du coté des associations musulmanes qui lui ont intenté un procès. Et d'un coté comme de l'autre, si tu n'es pas avec moi, tu es contre moi.
Article polémique, parce qu'il tape à la fois sur Charlie Hebdo, sur les associations musulmanes qui lui ont intenté un procès, et sur nous tous qui avons accepté sans broncher l'idée qu'en publiant ces dessins, les journalistes de Charlie Hebdo avaient défendu la liberté d'expression. En acceptant l'idée que Charlie-Hebdo avait défendu la liberté d'expression, avec un peu de recul je trouve qu'on a vraiment manqué de lucidité.


C'est du point de vue de la défense de la liberté d'expression que se place cet article.
Défendre la liberté d'expression, c'est faire ce que Voltaire a dit à Rousseau :
Je ne suis pas d'accord avec ce que vous dites, mais je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour que vous puissiez continuer à le dire.

Défendre la liberté d'expression, c'est exactement ça, et ce n'est pas autre chose. J'y reviens dans l'article.

Pour illustrer mon propos, j'ai choisi de m'appuyer sur un extrait du documentaire Manufacturing Consent sur Noam Chomsky : un extrait relatif à l'affaire Faurisson. On pourrait croire qu'en mélangeant deux sujets ultra-polémiques on crée un cocktail explosif. Je ne crois pas. Au contraire même, je pense que ça oblige à faire une pause et à reconsidérer sa position.
Cette référence à l'extrait de Manufacturing Consent me semble essentielle pour bien comprendre le point que je tente de développer dans l'article. Etant donné les commentaires des lecteurs d'Agoravox, je pense que je ne l'ai pas suffisamment mise en valeur dans l'article, elle est un peu perdue au milieu du blabla.

Je vous propose donc de commencer par ça :









L'article sur Agoravox :

Il est disponible à l'adresse :
http://www.agoravox.fr/article.php3?id_article=21499

Je copie ici l'intégralité de l'article :

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Charlie Hebdo, les "caricatures" et la liberté d’expression
Chalie-Hebdo relaxé, c’est une bonne nouvelle pour la liberté d’expression. Leur condamnation aurait créé un précédent inquiétant. Pour autant, les journalistes de Charlie Hebdo ont-ils défendu la liberté d’expression?

Charlie Hebdo relaxé, c’est effectivement une bonne nouvelle pour tous ceux pour qui la liberté d’expression a un sens. Mais attention à ne pas se réjouir trop vite. Les défenseurs de la liberté d’expression ont encore bien du pain sur la planche.
Tout d’abord, qu’est ce que la liberté d’expression ? Qu’est ce qui caractérise la liberté d’expression ? En premier lieu, la liberté d’expression, ce n’est pas seulement le fait "de pouvoir dire ce qu’on veut". En tout cas, ce n’est pas une caractéristique spécifique de la liberté d’expression. N’importe quel despote ou n’importe quel tyran revendique également le droit de pouvoir dire ce qu’il veut. Il ne défend pas la liberté d’expression pour autant.
De la même manière, une idée qu’on reprend à son compte est une idée à laquelle on adhère. En reprenant une idée à son compte, on ne défend pas la liberté d’expression, on défend cette idée particulière. En effet, là encore, n’importe quel despote est pour la liberté d’expression des idées auxquelles il adhère, n’importe quel tyran est pour la liberté d’expression des idées qui lui sont favorables. Ca n’implique pas d’être favorable à la liberté d’expression pour autant.
Le fait de défendre la liberté d’expression des idées auxquelles on adhère n’implique en aucune manière le fait de défendre la liberté d’expression.
Finalement, ce qui caractérise la liberté d’expression, c’est le fait de défendre la liberté d’expression des autres. Une personne qui défend la liberté d’expression, c’est une personne qui est prête à s’engager pour défendre le droit des autres à exprimer des idées auxquelles elle n’adhère pas. Défendre le droit des autres à exprimer des idées avec lesquelles elle est en désaccord.
Notre droit à pouvoir prétendre exprimer librement nos opinions découle directement (il est la récompense) de notre vigilance à garantir la liberté d’expression des avis avec lesquels nous sommes en désaccord.
Des lors, il y a une différence fondamentale entre le fait de défendre une idée et le fait de défendre la liberté d’expression de cette même idée. Ce n’est pas juste un détail insignifiant, ou une formule de rhétorique à la noix. Une vidéo de Noam Chomsky permet de bien comprendre la différence :
http://www.youtube.com/watch ?v=zz6Vbl-TWgI
Il y a un an, Charlie Hebdo, d’autres journaux, et une multitude de blogs ont affirmé que ce qu’on a appelé "les caricatures de Mahomet" n’étaient pas choquantes. Par conséquent ils ont publiés ces dessins "par solidarité", "dans le but de défendre la liberté d’expression". Mais... Considérer que ces dessins ne sont pas choquants et choisir de les publier, c’est les reprendre à son compte. Reprendre ces dessins à son compte, ce n’est pas défendre la liberté d’expression, c’est défendre ces dessins.
Ces dessins je les trouve honteux et scandaleux. Mais comme je suis pour la liberté d’expression, je suis pour que soit respecté le droit de Charlie Hebdo (et de tous les autres) de publier ces dessins s’ils le souhaitent. Mais en aucun cas je me laisserai enfermer dans le faux choix imposé qui consisterait à dire : "soit tu es pour ces dessins et tu es avec Charlie Hebdo, soit tu es contre ces dessins et tu es avec les associations musulmanes qui leur ont intenté un procès". Ces dessins je les trouve scandaleux en tout premier lieu parce que tout le monde les a appelé "caricatures". Personne ne semble avoir eu la lucidité de considérer qu’il s’agit de dessins de propagande. Comme si la propagande et l’endoctrinement ne valait que pour les fanatiques religieux, un fléau réservé aux autres et dont nous serions à l’abri. Allons, un peu de sérieux ! En terme d’endoctrinement, nous ne sommes pas en reste. Il suffit d’analyser avec un tout petit peu d’esprit critique le traitement médiatique réservé à l’événement international le plus important depuis la chute du mur de Berlin, pour prendre conscience que nous vivons dans une société extrêmement endoctrinante.
Mais revenons plutôt aux "caricatures". Il suffit de taper "propagande" (ou "propaganda") dans la section "images" de votre moteur de recherche préféré. Vous aurez rapidement une liste de dessins de propagande. Il suffit de comparer avec celle où Mahomet a une bombe dans le turban pour se rendre compte immédiatement qu’on est exactement dans le même registre.

Mais :

On peut l’appeler "caricature" si on veut. Mais cette image, c’est autant un dessin de propagande que tous les autres de la liste (on peut aussi tous les appeler "caricatures" si l’on y tient vraiment).
Est ce qu’il faut traduire en justice et faire condamner un journal pour avoir publié des images de propagande ? Pas du tout !! Les associations musulmanes ont fait fausse route. Les journalistes de Charlie Hebdo sont libres de publier des dessins de propagande dans leur journal. La liberté d’expression vaut pour tous les points de vue, sinon ce n’est pas de la liberté d’expression.
En revanche, en choisissant de publier ces dessins, ils se sont totalement discrédités : publier des dessins de propagande en prétendant ainsi défendre la liberté d’expression, ce n’est pas très flatteur pour leurs lecteurs.
Les journalistes de Charlie Hebdo ne défendent pas la liberté d’expression. Une très bonne illustration est leur absence de réaction suite à la loi initiée par Sarkozy basée sur le prétexte du "happy-slapping", qui constitue une très grave atteinte à la liberté d’expression ( http://www.agoravox.fr/article.php3 ?id_article=20521 ou http://www.odebi.org/new2/ ?p=231 ). Cette loi crée une différence entre un citoyen et un journaliste dans leur droit à diffuser de l’information. Elle porte atteinte à la liberté d’expression des citoyens, mais pas à celle des journalistes. Où sont les caricatures de Charlie Hebdo pour dénoncer cette atteinte fondamentale à la liberté d’expression des citoyens ? Il n’y en a pas. Car en tant que journalistes, leur liberté d’exprimer leurs idées n’est pas remise en cause.
Que peut-on espérer trouver dans un journal qui n’a apparemment aucune idée de ce qu’est la liberté d’expression ?




7 commentaires:

Anonyme a dit…

Il ne reste plus qu'à définir le terme "liberté" pour que cet article puisse avoir un sens.

Fares a dit…

C'est "liberté d'expression" qu'il faut définir. Je vous renvoie vers la Déclaration universelle des droits de l'homme sur le site de l'ONU :

"""Tout individu a droit à la liberté d'opinion et d'expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d'expression que ce soit."""

Luc a dit…

OK, OK, mais tu n'as pas défini "idées"...
;-)

littlehorn a dit…

C'était un article très intéressant et très important. J'avais déjà vu le documentaire (et je l'ai mis bien à l'abri sur un disque dur externe). Passage très très important sur la liberté d'expression de Chomsky: "si vous êtes pour la liberté d'expression, vous êtes précisément pour la liberté d'expression des idées que vous détestez."

Fares a dit…

Je rêve ou il est parti pour me demander la définition de tous les mots du vocabulaire ? A moins de lui acheter un dico, je ne sais pas trop comment je vais m'en tirer...

Bon, ok, d'un autre coté y'a pas grand chose d'autre à se mettre sous la dent sur ce blog en ce moment. Mais ça va changer bientôt, je vais m'y remettre.

augustin a dit…

"Mais ça va changer bientôt"

Oh oui, ça va changer à France 3, c'est moi qui vous le dit.

Fares a dit…

En tous cas ça change à RFI, sous la houlette de Christine Ockrent-Kouchner, Présidente du Pôle audiovisuel extérieur français (RFI, TV5 Monde et France 24) et femme de notre actuel Ministre des Affaires Etrangères.

Ca change, par exemple avec le licenciement du journaliste Richard Labévière (voir ici et ).
Cette affaire là semble encore plus scandaleuse que l'affaire Siné, mais pourtant on ne peut pas dire qu'elle ait suscité beaucoup d'émoi dans les rédactions ou dans les organismes qui font semblant (comme Reporters Sans Frontières).

Un licenciement abusif pour motif débile. Le message adressé est clair : en matière de politique internationale en particulier, tout journaliste qui sortira de la ligne éditoriale imposée sera cassé.

Comme le dit Labévière lui-même (propos rapportés ici) :

"Cette histoire estivale s’inscrit dans l’orwellisation en cours de la presse française, la remise en cause du pluralisme journalistique et de la liberté d’expression au pays des Lumières. Avec, pour horizon, la volonté d’imposer une lecture unique, néo-conservatrice, de la politique, des crises et des relations internationales.
Défendre la liberté d’expression et les droits de l’homme face à leurs violations caractérisées en Chine ou ailleurs, c’est bien. À condition de s’appliquer à soi-même ces beaux principes et de commencer par balayer devant sa porte."